Méthodes de prise de décision collective : trouvez la vôtre !

 

méthodes prise de décision collective
“Bon… on fait comment pour décider, on vote ?” 

Ce moment où il faut prendre une décision en groupe ne va pas de soi, et si vous ne savez pas toujours comment vous y prendre, c’est normal. Pour de nombreux collectifs que j’ai accompagnés, la prise de décision est identifiée comme un nœud, un endroit qui crispe dans la vie du collectif. C’est un sujet à part entière, et c’est pour ça qu’on va regarder ça de plus près dans cet article. Je vous propose de (re)découvrir des méthodes de prise de décision collective, des outils qui marchent bien, et de vous faire une checklist de ce à quoi il faut veiller pour arriver à prendre des décisions collectives plus satisfaisantes.

 Téléchargez la Checklist des questions à se poser pour prendre une décision collectivement

 

Qu’est-ce qu’une décision collective ?

Une décision collective, c’est la position qu’un groupe s’est construit sur une question, à partir des positions individuelles des membres du groupe ; c’est le passage de plusieurs « moi, je pense » vers un « nous, nous pensons »[1]

Elle peut porter sur : 

    • Le fond : raison d’être, positionnement politique…
    • La forme : affiche pour le prochain événement, couleur des murs de la salle commune…
    • Les moyens : nombre de bénévoles à mobiliser, budget à prévoir, stratégie à adopter…
    • Le passage à l’action : on y va / on n’y va pas ?
    • … etc.

Et arriver à cette position collective peut se faire de différentes manières. 

Quelles sont les différentes méthodes pour la prise de décision collective ?

Les trois principales méthodes de prise de décision collective sont : la délégation, le vote et le consensus. Ces méthodes peuvent se décliner sous plusieurs formes, et il n’y en a pas une meilleure qu’une autre par principe. L’idée est d’en choisir une en fonction de vos contraintes : temps disponible, taille du groupe, habitudes… et de ce que vous cherchez à obtenir : une solution qui fédère ? une adhésion consciente ? une position majoritaire ? Voyons ça de plus près…

1. La délégation

C’est quand le collectif confie la décision à une personne ou à un sous-groupe par un mandat qui le rend légitime à le faire. Reste à bien définir les termes de ce mandat (durée, modalités de contrôle, conditions de révocation…) pour ne pas tomber dans l’autoritarisme. Aussi, il est important de définir le niveau de participation : quelle part prend le reste du groupe dans dans la décision (de l’information à la co-décision) ?

L'échelle de la participation d'Arnstein
Échelle élaborée par la chercheuse Sherry Arnstein en 1969, montrant les différents niveaux de participation [2]

2 . Le vote 

C’est un mode d’expression individuel, un agrégat de positions particulières, recueillies et révélées par un scrutin. Son atout, c’est d’être rapide; sa faiblesse, c’est de créer des perdant·es qui ne se retrouvent pas dans l’option choisie. Se pose alors la question de la prise en compte de ces positions “autres” dans la suite du processus : droit de réserve, revenir sur la décision plus tard, faire coexister les pistes…[1]

3. Le consensus

C’est quand “personne ne dit non” ; à ne pas confondre avec le “tout le monde dit oui” de l’unanimité, qui peut être une autre étape. On va se servir des objections, des désaccords, des doutes présents dans le groupe pour trouver la solution qui convient à l’ensemble de ses membres. Autrement dit, le consensus s’appuie sur le dissensus pour améliorer la qualité de la décision ! C’est un processus hautement participatif, qui permet au collectif de gagner en puissance d’agir, développant sa capacité à fonctionner ensemble. 

Un positionnement à trouver

En choisissant une méthode de décision, on se positionne sur un gradient entre prendre la décision seul·e ou tou·te·s ensemble, entre décider rapidement ou prendre le temps. Chaque mode de décision a ses atouts et ses risques selon le contexte. Dans l’expérimentation, tout est possible : par exemple décider par consensus que telle décision se fera par un vote, ou par un petit groupe de personnes [3]. Fonctionner de façon collaborative ne veut pas dire tout décider tou·te·s ensemble tout le temps. 

Retour d’expérience : trouver sa méthode de prise de décision collective, en situation

Une stagiaire, lors d’une formation sur la coopération, a partagé au groupe une expérience où son collectif, attaché à un fonctionnement collégial, a trouvé sa propre manière pour prendre une décision rapide sur un sujet important : “Pour prendre cette décision, nous avons multiplié les supports de communication : une première réunion d’abord où nous avons abouti à trois propositions, puis on a fait un vote sur discord. Ainsi, chaque personne a pu participer à la décision, et ce de façon efficace.”
 

 

Des outils pour décider ensemble : à tester !

Pour trouver une méthode de prise de décision collective à tester dans votre groupe, les pédagogies actives offrent une riche source d’inspiration. Voici une liste non-exhaustive que j’aime expérimenter en formation.

Le vote par gommettes

Le vote par gommettes peut être utilisée pour recueillir les préférences individuelles dans le groupe sur des idées de projets à engager, et ainsi voir lesquelles suscitent le plus d’envies. Le principe est simple : chaque personne pose une gommette de couleur sur le projet ou l’idée qui lui fait envie. Les idées qui en obtiennent moins ne sont pas mises au placard, et peuvent être reprises plus tard, ou sous d’autres formes.

Variantes : vous pouvez affiner cette technique selon vos objectifs : limiter le nombre de gommettes par personne pour opérer une sélection au niveau individuel ; proposer plusieurs couleurs de gommettes pour différentes affirmations (exemple : couleur 1 = “je trouve cette idée intéressante”, couleur 2 = “je souhaite m’investir dans sa mise en œuvre”…).

Atout : le vote par gommettes marche bien pour générer de l’émulation autour d’idées pour qu’elles deviennent des projets.

Risque : cet outil utilisé seul ne permet pas de traiter les objections ou débats de fond sur les propositions.

Le débat en pétales

Le débat en pétales est un processus qui alterne des discussions qui ouvrent le débat en sous-groupe et des échanges inter-groupes pour converger vers une proposition commune. La première phase se fait au sein de “pétales”, des sous-groupes de 3 à 6 personnes, où le sujet est décortiqué, questionné. La deuxième phase regroupe les porte-paroles de chaque “pétale” qui se retrouvent au « centre de la fleur » et ont pour consigne de trouver un accord collectif sur la question. Il y a autant d’aller-retour entre les deux phases qu’il faut pour arriver au consensus.

Atout : cette technique qui vise le consensus permet de creuser un sujet, découvrir des aspects de la problématique que l’on n’aurait pas vus si on l’avait traitée en grand groupe.

Risque : attention au fait que cette technique peut s’éterniser si les désaccords sont nombreux ou si la problématique est complexe.

Le vote au jugement majoritaire

Le vote au jugement majoritaire propose une alternative au scrutin uninominal à deux tours que l’on connaît trop bien et qui créent des biais fâcheux (vote utile, choix par défaut…). Le jugement majoritaire permet non seulement de s’exprimer sur toutes les options, mais aussi d’attribuer une valeur à son jugement : “très bien”, “bien”, “assez bien”, “passable”, ”insuffisant”, ou “à rejeter”. 

Atout : ce type de vote permet d’obtenir rapidement un résultat plus représentatif et plus fin de la position de l’ensemble du groupe sur chaque option, avec une visibilisation des options qui clivent, ou de celles qui sont globalement plus plébiscitées.

Risque : le vote au jugement majoritaire a l’effet indésirable, présente dans tout vote, de produire des gagnant·es et des perdant·es.

Le consentement sociocratique

Le consentement sociocratique nous vient du modèle d’organisation collective de la sociocracie, où l’affirmation de la différence participe à l’amélioration de la proposition. Ses étapes sont clairement définies et cadrées [4] : 

    1. Présentation de la proposition.
    2. Questions de clarification.
    3. Ressentis / réactions.
    4. Amender / Garder / Retirer la proposition.
    5. Objections – Bonifications.
    6. Célébration.

L’objection n’est pas une préférence mais doit être concrète, précise et argumentée. 

Variante : un outil spécifique qui peut être utilisé pour l’étape d’expression et de travail des objections est le vote au pouce : pouce vers le haut = « ça me convient, je peux vivre avec » ; pouce au milieu = « j’ai un point de vigilance à nommer »; pouce vers le bas = « j’ai une objection qui montre que cela peut nuire au groupe ».

Atout : ce processus valorise la diversité des points de vue dans le groupe qui permettent de bonifier la proposition. Il impose de prendre le temps de traiter toutes les objections, ce qui est souhaitable dans une décision à fort enjeu.

Risque : il faut garder en tête que cette méthode de décision prend du temps et peut faire retomber des énergies spontanées si elle est utilisée de façon systématique.

Au-delà des techniques, un chemin à traverser

On a tendance à focaliser sur le moment de la prise de décision et à chercher l’outil qui permettra au groupe d’être satisfait de sa décision. Mais le processus de la décision collective est plus long et complexe que ce que ce simple instant formel, et l’ensemble du chemin mérite l’attention du collectif.

Le temps de la décision : un processus long

Contrairement à ce que l’on peut croire, le moment de la prise de décision n’est pas le plus décisif ! C’est l’instant précis où le groupe choisit d’emprunter une piste plutôt qu’une autre pour répondre à la problématique qu’il rencontre. Mais cet instant n’est qu’un point, un passage entre :

  • un “avant” – l’échange d’information, les discussions, les débats sur la question que l’on cherche à résoudre ;
  • et un “après” – la mise en application (ou non) de ce que l’on a décidé, l’évaluation de la décision et de ses effets. 

C’est tout ça, le chemin de la décision; les détours, les aller-retours, toutes les étapes par lesquelles le groupe va passer et dont dépendent la qualité de la décision, qui serait optimale quand chaque membre du groupe peut dire “c’est ma décision” [1].

Le temps de la décision : un processus long
Un exemple de chemin pour une prise de décision collective

Les questions à se poser sur le chemin de la décision 

Avant, pendant et après le moment de la prise de décision, voici des exemples de questions à se poser, qui peuvent nous guider.

Éléments à définir [5]

Exemples de questions à se poser

Les bonnes personnes

De qui aimerions-nous avoir l’avis ? 
Qui dispose d’informations essentielles ?
Qui sont les fervent·es défenseur·euses de la proposition ? et les opposant·es farouches ?

Qui est directement concerné·e par ce projet ?
Qui doit être informé·e de la décision qui a été prise ?

Le bon contenant

Quel est l’espace approprié pour la nature de la problématique à traiter (politique, stratégique, opérationnelle…)?
Quel est le meilleur moment pour rassembler les bonnes personnes ?
Quel cadre poser pour que chacun·e se sente à l’aise ?
Qu’est-ce qui peut faciliter la participation (garde d’enfant…) ?

Le bon processus

Avons-nous les informations nécessaires ?
Avons-nous pu nous approprier la proposition et ses enjeux ? 
Comment susciter la créativité ?
Quelle place pour les absent·es et les “perdant·es” ?
Que faire des propositions abandonnées ?

La bonne animation

Qu’est-ce qui va légitimer la parole de chacun·e ?
Quelle hauteur d’investissement est demandée ?
Comment dépasser les blocages ?
Quels rôles nécessaires pour veiller à tous ces aspects (facilitation, prise de notes, gardien·ne du temps…) ?
Comment garder des traces de la décision ?

Cherchez les questions à faire exister dans votre groupe pour éviter une décision insatisfaisante. À quoi vous faut-il veiller ?

 Téléchargez la Checklist des questions à se poser pour prendre une décision collectivement

 

Faire avec les décisions imparfaites

Prendre une décision démocratique est un objectif inatteignable car le groupe et le contexte évoluent tout le temps. Une décision collective est toujours imparfaite[3], mais elle peut être satisfaisante pour le groupe, en cours d’évolution. Ce qui compte dans le développement du groupe, c’est pas l’arrivée, c’est la quête !

Conclusion : à retenir sur les méthodes de prise de décision collective

Vous voyez qu’il y a autant de méthodes de prise de décision collective que de décisions à prendre, et question outils, il y a de quoi faire. Certaines méthodes seront plus adaptées que d’autres selon l’objectif recherché, le temps disponible, la taille de l’enjeu, la culture du groupe. C’est surtout un vrai terrain d’expérimentation, où on peut tester des choses, se dire quand c’est pas top, revenir dessus pour améliorer. Le collectif est une source infinie d’apprentissage, et le tâtonnement est le meilleur chemin pour gagner des billes. Alors… y a plus qu’à !

Pour programmer une intervention pour travailler cette question et d’autres au sein de votre collectif : 

 

 

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Sources utilisées


[1] : Chapitre « Décider » du livre Micropolitique des groupes – David Vercauteren

[2] : Image tirée du site du Cerema
[3] : Article “Prendre des décisions par consensus : Pourquoi ? Comment ?” – François Schneider – Revue Silence
[4] : Fiche Collectiv-a “Décider ensemble”
[5] : Catégories inspirées du chapitre “Le chemin aux cinq voies des réunions constructives” – livre « the Empowerment manual, a guide for collaborative groups » – Starhawk